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L’IDENTITÉ : UN « PAPIER (2)»

Nous ne sommes pas ce que nous sommes et nous sommes ce que nous ne sommes pas (3).
Si je suis blanc, français, écologiste, médecin…, je m’attribue – ou d’autres m’attribuent – certains caractères et pas d’autres. L’identité se construit autour du verbe être : le sujet du verbe est identique à ce qui suit le verbe – et inversement.
D’une part, ce faisant je me chosifie (le sujet est l’objet) ; c’est une telle chosification qui permet l’abstraction et la généralisation : les Palestiniens sont ceci et les Israéliens sont cela ou je suis ainsi ou « les choses sont ainsi… » – et elles le sont précisément parce que je les dis comme telles (je pose le sujet égal/identique à l’objet du verbe – et inversement). En outre, en me centrant sur certains caractères, je mets de côté tous mes autres constituants : l’identité est réductrice.
D’autre part et dans le même temps, je crée tout ce qui n’est pas moi, je crée l’autre, le distinct, le différent, l’étranger. Cela permet alors la constitution de classes, avec d’abord une homogénéisation (4) à l’intérieur d’une même classe (5). Cela permet ensuite la définition de classes de plus en plus génériques (ou, à l’inverse, de plus en plus spécifiques), emboîtées en quelque sorte, hiérarchisées, subordonnées les unes aux autres – enfin : de certaines à d’autres (6).
L’identité (à quoi que ce soit) donne un fondement aux limites (7). Et les frontières servent alors de substrat aux guerres (8) infinies. Car pour la pensée identitaire, être x exclut ne pas être x – et réciproquement. Or la contradiction entre être et ne pas être n’est pas une simple contradiction logique, mais une véritable contradiction. Je suis et je ne suis pas réifié, je suis et je ne suis pas classifié, je suis et je ne suis pas dé-subjectivé ; pour résumer, je suis et je ne suis pas (9).
Dès lors, il ne s’agit plus tant de changer mon identité pour une autre, de m’émanciper d’une identité opprimée ou d’opprimé, que de me sortir de toute identité. C’est ma non-identité (10) fondamentale – opprimée et perçue comme déviante – que j’ai à émanciper. À condition, bien entendu, que cette non identité ne soit pas, de fait, une nouvelle identité. Aussi, plutôt qu’être ou que (re-)construire un nouveau mouvement ou courant …, plus tolérant, plus éthique, plus « ceci » ou « cela », je cherche à
être (tout court) (11) – au lieu de (me sentir devoir) être ceci ou cela.
La question n’est donc pas : « quelle identité ? », mais éventuellement : « pourquoi une identité ? À qui sert-elle ? À quoi (lui) sert-elle ? ». Parce s’il y a une question qui se pose au sujet de l’identité, c’est le fait même de poser une telle question – au vu de tout ce que cette question sous-entend et institue.
Ma non-identité existe derrière tous mes non. Je la dégage, je la montre – et donc je l’enseigne.

Jean-Pierre Lepri

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2 « Papier » désigne « un article » (de journal), une pièce d’identité (les « sans-papiers ») ou quelque chose de terrible mais,
en réalité, ridicule (« un tigre de papier ») ou quelque chose sans importance (un « chiffon de papier »). Ici, tout cela à la fois.
3 John Holloway, Changer le monde sans prendre le pouvoir, Syllepse, p. 223.
4 À terme, l’homogénéisation conduit à la mort (tout comme l’hétérogénéisation).
5 « Classe » est aussi le terme employé pour désigner un certain ensemble d’élèves dans une école.
6 Dans ce paradigme, soyons clair : certaines identités peuvent être préférables à d’autres, momentanément du moins – car
il n’est pas loin le temps où cette nouvelle identité préférable va, à son tour, se rigidifier, se heurter à d’autres identités. Il
est curieux que les politiques prônent le changement, mais se réfèrent à la tradition d’une identité. Et si ce besoin d’identité
était aussi un besoin de permanence (ou une manière maladroite et erronée de se rassurer de l’impermanence) ?
7 Sur les « frontières », cf. Ken Wilber, Conciencia sin fronteras, Kairos, traduction de No Boundery (non traduit en
français).
8 Le Libanais Amin Maalouf a bien vu et analysé les dégâts de l’identification dans son Identités meurtrières, Le Livre de
Poche (le titre dit tout). « Quel est le sens des guerres de religions et des civilisations sinon celui de rompre la vie pour un « oui » ou pour un « non » ? C’est pour un « oui » ou pour un « non » qu’on assassine les gens dans les camps de
concentration, qu’on lapide les femmes adultères, qu’on détruit les oeuvres d’art et qu’on brûle les livres au nom d’une
idéologie ou d’une autre » (Basarab Nicolescu, Qu’est-ce que la réalité ?, Liber, p. 102).
9 Développé par John Holloway, Changer le monde sans prendre le pouvoir, Syllepse, p. 206. Également par Carl Jung et
son principe de l’ombre-lumière (Carl Jung, L’Âme et la vie, Le Livre de Poche, notamment p. 264-265), mais surtout,
fondamentalement, par Lupasco, Le Principe d’antagonisme et la logique de l’énergie, Le Rocher.
10 Cette non-identité, c’est, par exemple, mon non ordinaire, quotidien, (rendu) invisible sous les constantes sommations à
appartenir à l’une des identités dominantes. « La non-subordination, c’est la lutte, simple et non-spectaculaire, pour pouvoir
dessiner sa vie, sa propre vie. C’est la résistance à se transformer en machines, c’est la détermination à forger et à maintenir
un certain pouvoir-de. Le cri de l’insubordination est le cri de la non-identité » (John Holloway, op. cit., p. 213).
11 Cf. L’EA n° 12 : « Que suis-je ? » (et non « qui » suis-je ?).

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J'avais dit ici que je te parlerai de Jean-Pierre LEPRI.
C'est donc chose faite...